Ma déclaration de guerre – histoire courte

déclaration de guerre aux téléphones portables

Me revoilà et cette fois c’est pour de bon. Finis les mots gentils et respectueux. Non, ce temps est définitivement révolu. Désormais et à compter de ce jour je ne serai plus dotée d’aucune patience et d’aucune compassion. Je ne laisserai plus rien passer. Je serai la plus intransigeante créature qui ait jamais existé. Adieu amabilité et compassion. Bienvenue dans une nouvelle ère. Rien ni personne ne sera épargné. La pitié ne m’atteindra plus. Dieu sait que j’en ai laissé passer des choses et que ma patience a été menée à rude épreuve. Mais aujourd’hui je me sens renaître. Je détruirai tout sur mon passage. Dans un dernier élan de gentillesse je vous donne un conseil. Mettez-vous aux abris si vous ne voulez pas éprouver le souffle de ma rage. Ce sera le dernier avertissement, vous ne pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenus.

Ne faîtes pas cette mine de déterrés comme si vous n’étiez pas au courant. C’est bien vous qui me gêniez et m’exaspériez tout le temps en restant imperméables au monde extérieur. Vous préfériez rester scotchés des heures durant à votre ridicule combiné téléphonique portable. Cela a duré trop longtemps et aujourd’hui j’ai enfin le courage de dire que j’en ai assez de votre attitude irrévérencieuse, de votre sonnerie assourdissante et répétitive. Êtes-vous donc nés avec cet appareil collé à l’oreille ou vous l’êtes-vous fait greffés par peur de ne pas recevoir tous vos appels en temps et en heure ? Cet instrument de torture pour ceux qui n’en n’ont pas est-il donc devenu si essentiel que vous le transportez avec vous à chacun de vos déplacements et que le fait de vous le confisquer ou de devoir le désactiver vous chagrine ? Le portable est véritablement devenu une drogue. On active et décoche son portable comme on allume une cigarette. On en a désespérément besoin. Sans lui on se sent diminué. Sa consommation, de surcroît, est contagieuse. Aussi contagieuse que les bâillements. Il est en effet étonnant de constater que dès que quelqu’un sort son portable tous ceux qui avaient jusque-là oublié le leur sont pris d’une soudaine envie indescriptible de lui faire prendre l’air. C’est une véritable maladie universelle. Tous sont touchés à tous les âges. On s’en sert comme passe-temps. On pratique ce sport dans tous les lieux où l’on doit attendre et où on n’a rien de mieux à faire que de téléphoner. Les salles d’embarquement des aéroports par exemple sont pleines de téléphones portables suspendus à l’oreille de leur propriétaire.

C’est sans parler de la frénésie qui s’empare des heureux propriétaires de cet appareil lorsque soudain une sonnerie retentit ; chacun fouille dans son sac à la recherche de l’objet miraculeux qu’on n’a pas oublié de glisser à l’intérieur avant de partir. Le portable tient en effet une place toute particulière dans la vie de ses propriétaires. Plus qu’une simple drogue qu’on doit prendre soin de garder non loin de soi, à portée de main, il est pour certains considéré comme une véritable arme. Il se porte à la taille, dans un étui, et se dégaine comme un colt. Les cow-boys sont nombreux aujourd’hui. Ce sont les cow-boys des temps modernes. Les femmes elles-aussi ont droit à leur arme de poche qu’elles mettent à l’abri dans leur sac.

Lui, qui au départ devait nous faciliter la vie a fini par nous la ruiner. Plus aucun moyen d’échapper aux contraintes extérieures, ou de prétendre qu’on n’est pas joignable. D’ailleurs maintenant les gens donnent leur numéro de portable au lieu de celui de leur bureau ou de leur domicile. Le fait est que le portable permet de joindre les gens à tous les moments de la journée. C’est à se demander comment on faisait auparavant. Passait-on son temps sans cesse à la recherche d’une cabine téléphonique pour partager la moindre bêtise ? Cet appareil nous fait devenir incompréhensif et impatient et ce même parmi ceux qui ont encore échappé à son emprise. Combien de fois se surprend-on à faire remarquer aux gens qu’on n’a pas pu les joindre parce qu’ils avaient oublié de brancher leur portable. On veut tout, tout de suite, et le simple fait d’attendre nous est devenu impossible, intolérable, insupportable. Avoir un portable apporte des contraintes. On doit être en mesure de répondre aux appels à tout moment et dans quelque lieu que ce soit. A quand les coups de téléphone passé depuis les toilettes ? Comprenez-bien. Il faut absolument pouvoir être joignable. La première question qui ressort souvent à chaque appel est de savoir où se trouve son interlocuteur. Avant cette ère on était au moins sûr de savoir où il se trouvait. On s’introduit dans la vie des gens. On fait ses courses avec son interlocuteur. On prend le métro avec lui. On prend un repas avec lui à la terrasse d’un café. On part en vacances avec lui. On se promène avec lui. Et même on conduit avec lui. Il faut croire véritablement que les gens ont peur de se retrouver tous seuls.

Le portable c’est le pouvoir ultime. On contrôle tout. On est toujours joignable. On a le monde à portée de main. Plus besoin de chercher une cabine téléphonique ou de faire la queue pour avoir son tour. Cette ère est définitivement révolue. Vive le téléphone qu’on peut glisser dans sa poche. On est joignable à tout moment et même quand on ne le désire pas ou que l’on risque de perturber la quiétude des autres. Bienvenue dans l’ère où une sonnerie de téléphone vous empêche de comprendre le dénuement du film que vous désiriez voir depuis si longtemps. Entrez donc dans l’ère des barrières de contrôle à l’embarquement qui sonnent à chaque fois qu’une personne est tellement absorbée par sa conversation qu’elle en oublie qu’il faudrait raccrocher. Vive l’ère où les gens ne prêtent même plus attention à ce qui se passe hors de leur sphère de conversation téléphonique. Quoi de plus agréable que de voir sa discussion interrompue pour cause de téléphone portable. Et c’est sans parler de la gêne qui s’installe quand la communication s’éternise ; on a la soudaine envie de s’effacer. L’interlocuteur oublie votre présence. Il adore son téléphone et ne le lâcherait pour rien au monde. Bientôt les gens emporteront même leur téléphone dans la tombe ; on ne sait jamais on pourrait en avoir besoin…Vive l’ère du numérique où la technologie a pris le pas sur les relations humaines. A quoi bon parler aux gens de vive voix quand on peut leur parler par l’intermédiaire de son téléphone. Celui qui téléphone a toujours priorité. Le téléphone envahit notre vie et la miniaturisation ne va pas aller en aidant. Le téléphone nous fait perdre notre vigilance. On ne prête même plus attention aux signes extérieurs. On devient irritable lorsqu’on nous le confisque.

 

Alors, c’est décidé. Je mettrai à moi seule fin au règne du téléphone portable qui mine notre vie à notre insu. On nous rebat les oreilles que c’est le progrès et un moyen d’entrer en contact avec les gens. Ce ne sont que des fausses vérités. N’allez pas tenter de me décourager en me culpabilisant, en essayant de me faire comprendre que c’est moi qui ne suis pas normale. Rien et aucune de vos paroles ne pourra me détourner de mon objectif. Mettre fin à l’intrusion des téléphones. Votre portable vous conduira à votre perte et c’est tant pis pour vous.

Allons, calme-toi me dit une toute petite voix. La voix de la raison. Encore elle. Ce n’est pas encore aujourd’hui que je mettrai mes plans à exécution, mais un jour, qui sait. Lorsque cette voix aura disparu pour de bon.

 


 

Photo credit: evymoon / Foter / CC BY-NC-SA

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