Je l’attendais – histoire courte

histoire courte: je-l-attendais

Une histoire courte écrite ce week-end. Alors que j’attendais le bus.


 

Il attendait. Depuis six minutes. Passées de trente-sept, trente-huit, trente-neuf secondes. Il connaissait le décompte exact. Il regardait avec attention sur sa montre à quartz. Pourquoi fallait-il que l’attente soit si longue ? Cinq minutes étaient déjà en effet tout un drame pour cet être si organisé. Cet être à la vie réglée comme du papier à musique. Ce qu’il appréciait par dessus tout c’était la ponctualité. Et l’ordre. L’exactitude. La méticulosité. Les mains fraîchement lavées. Quand l’odeur du savon vous remplit les narines. Il détestait les surprises. Les soirées entre amis décidées à la dernière minute. Les coups de téléphone dont il ignorait l’interlocuteur quand il décrochait. Devoir attendre quand il ne l’avait pas prévu. Les enfants qui font des caprices en pleine rue. Il appréciait les grilles d’horaire des bus. Celle des trains. Et toute les fiches d’horaires après tout. Les agendas. Les montres. Les pendules. Le bruit de la sonnerie dans la cour de la récréation du voisinage. Le déclic des radiateurs qu’il avait programmés chez lui à heure régulière.

Il regarde de nouveau sa montre. Avec anxiété les horaires annoncés sur le papier officiel affiché sur le mur de l’abri bus. Plus de dix minutes de retard. Il soupire. Ses épaules s’avachissent, démonstration inconsciente de son niveau de désolation. Il sent un malaise grandir en lui.

« Excusez-moi. Vous attendez depuis longtemps ? »

Il porte son attention sur la silhouette qui se tient à quelques mètres de lui. Il n’avait pas remarqué sa présence, tant il était plongé dans ses pensées. Il se sent pris de court. Il n’aime pas qu’on l’interpelle dans la rue. Spécialement quand il n’a pas pu s’y préparer à l’avance. Il ne va pas répondre tout de suite. Non par représailles parce qu’elle l’a déstabilisé mais parce qu’il sent que sa voix va être chevrotante s’il ne prend pas quelques secondes supplémentaires pour maîtriser sa nervosité.
« Douze minutes et trente-quatre secondes », répond-il enfin après une ultime vérification à l’heure affichée sur sa montre.
La femme lui adresse un sourire de remerciement. Sans un mot elle se dirige vers le banc de l’abri bus. Y prend place. Ouvre un sac. Y plonge sa main. En ressort un livre de plusieurs centaines de pages dont l’aspect montre clairement qu’il a déjà beaucoup voyagé.
« Il ne va plus tarder », l’entend-il dire. Elle est assise, tournant les pages à la recherche de l’endroit où elle doit reprendre la lecture. Pourquoi diable n’utilise-t-elle pas un marque-page ? Cette question lui brûle les lèvres. Le bruit des pages qu’elle feuillette commence à ajouter à sa nervosité. Mais il se retient. Les règles de politesse qu’on lui a inculquées prennent le dessus. Il cherche un sujet sur lequel se concentrer. L’attente du bus accapare de nouveau ses pensées.
« J’espère qu’il va bientôt arriver », marmonne-t-il à voix basse.
Des mots qu’il prononce avec appréhension.
Un léger silence.
« Vous avez un rendez-vous important ? Un train à prendre peut-être ? »
Il hoche la tête.
« Rien de cela. C’est que je n’aime pas attendre. Voilà tout. »
Il mesure le ridicule de sa situation. Se plaindre pour un retard qui n’aura en réalité aucun impact dramatique.
« Je vois. »
Serait-ce de la compassion. De la pitié. Il n’est pas très sûr.
« Vous n’êtes pas seul à attendre. Ça c’est réconfortant, non ? »
De la sympathie. Il se tourne enfin vers elle. Porte son regard sur elle. Elle est d’allure ordinaire. Il y a même quelque chose dans son visage qui manque d’harmonie. Mais il est illuminé par un sourire lumineux. Elle est spéciale. Il le voit bien. En d’autres circonstances il n’aurait jamais porté son attention sur elle. Mais une conversation a été engagée. Et il a pris le temps de la regarder.
« Vous ne pensez pas ? »
Elle le ramène à l’instant présent. Elle a toujours ce sourire. Il se sent intrigué. Il ressent l’envie de prolonger cet instant. Saisir dans son esprit les moindres détails pour en garder une mémoire photographique. A tout jamais.
« Si. Vous avez raison. »
Son sourire devient encore plus radieux. Il est sous le charme. Ne pouvant détacher ses yeux. Il sent que cela devient proche de l’impolitesse. Qu’elle va finir par croire qu’il a des intentions peu honnêtes s’il n’arrête pas de la dévisager de la sorte. Mais il n’arrive pas à s’y résoudre.
Soudain elle se lève. Ramasse ses affaires. Range le livre dans son sac. Voilà bien la preuve qu’il en a trop fait. De dépit il détourne enfin le regard. Il a toujours été maladroit dans ses rapports aux autres. Déjà enfant il était souvent exclu ou ignoré.
Le bruit de ses pas. Elle a pris peur. Quelque chose d’étrange toutefois. Il sent une présence a ses côtés.
« Il arrive. Le bus. Il arrive. »
Elle se tient là. Tout à côté de lui. C’est inattendu. Son sourire rayonnant a laissé place à sa version plus neutre.
« Après tant d’attente, vous n’allez quand même pas le rater, j’espère. »
Il n’ose pas la regarder. Craignant que ses sentiments le trahissent.
« Non. Pas après l’avoir tant attendu », dit-il alors. Il se rend compte aussitôt que ses paroles trahissent une pensée qui lui traverse l’esprit. Pensée qu’il est le seul à saisir. Il n’avait jamais mesuré sa solitude jusqu’à présent. Ce qu’il attendait secrètement. Maintenant il comprend.

Le bus s’arrête à quelques mètres. La porte s’ouvre. Deux passagers descendent. Une mère et son jeune fils en train de faire un caprice. Étrangement il ne se sent pas agacé par l’attitude irrationnelle du jeune garçon.
« Après vous », se sent-il naturellement incliné à dire avec une pointe de cérémonie et ce qu’il espère qu’elle percevra comme un geste de gentillesse, d’estime, de respect. Et une once d’affection. Il rougit de cette pensée.
Elle est visiblement touchée par sa galanterie car le sourire rayonnant envahit de nouveau son visage. Fait même pétiller ses yeux.
« Avec plaisir. »
Il franchit le seuil du bus à sa suite. Prenant soin de ne pas être trop proche. Après tout ils ne se connaissent que depuis quelques minutes. Il est bien incapable de savoir depuis combien de minutes et secondes exactement. Il a perdu le fil du temps. Il ne s’en formalise même pas.
Elle prend place. Déposant ses affaires sur le siège d’à côté.
Il prend place à son tour. Sur un des sièges de la même rangée. De l’autre côté. De quoi lui permettre de savourer la douceur de sa présence tout en n’envahissant pas son espace personnel.
Elle ne sort pas son livre de son sac. Elle n’a pas l’intention de lire. Elle a bien d’autres préoccupations. A commencer par savoir si il va oser lui adresser de nouveau la parole. Venir s’asseoir en face d’elle. Faudra-t-il qu’elle initie à nouveau la conversation. Qu’elle fasse le premier pas. Qu’elle l’invite à la rejoindre. Qu’elle le rejoigne.

Le bus démarre. Leurs regards se croisent. Pour ne plus se détacher.


 Photo credit: -MRGT / Foter / Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 2.0 Generic (CC BY-NC-SA 2.0)

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