Henri, jeune détective en herbe – histoire courte

détective en herbe

Un début d’histoire sur un jeune détective en herbe inspirée par une rencontre dans un bed and breakfast lors d’un récent séjour.


 Henri se déplaçait à pas feutrés. S’efforçant de ne pas faire grincer le vieux parquet de la maison de ses grands parents. Il y avait des invités. Son père l’avait mis en garde de ne pas les déranger. Il tourna la poignée de la porte du salon et poussa de toutes ses forces. La porte était lourde. Il portait sous son bras le livre qui occupait le moindre de ses temps libres dernièrement. Un roman avec des jeunes détectives. Comme lui. Il avait ses soupçons sur l’identité du coupable. Il ne lui restait plus que trois chapitres pour savoir s’il avait vu juste. Il avait vérifié hier soir le nombre exact de chapitres qui lui restait avant de reposer le livre sur sa table de chevet et d’éteindre la lumière. Il avait hâte d’arriver à la dernière page. Ce n’était pas la meilleure enquête parmi toutes celles qu’il avait déjà lues. Il adorait les histoires où se mêlaient mystères et aventure. Il en avait dévorées une impressionnante quantité pour son jeune âge. Pour preuve la pile de livres qui s’amoncelaient sur les étagères de sa chambre. Il ne comptait pas les relire. Il les considérait comme des trophées. Ils trônaient en amas chaotique comme des coupes et médailles accumulés par un jeune sportif talentueux qui n’aurait plus de place libre pour les poser. Ses parents avaient beau lui dire qu’il ferait un autre enfant heureux s’il en revendait ou en donnait il ne pouvait s’y résoudre. Il s’agissait de ses trésors de lecture. Il acceptait de les prêter. Mais s’en séparer c’était s’amputer de moments de plaisir de son passé. Ils faisaient partie de son existence. Ils resteraient avec lui jusqu’au jour où il finirait par se résoudre à ne garder que les plus mémorables. Il avait encore du temps devant lui. Les piles de livres ne dépassaient pas encore de tous les niveaux des étagères. Ni ne touchaient le plafond de sa chambre.

Henri se trouvait confortablement installé dans un des fauteuils du salon. Au dehors piaillaient les oiseaux. Il les entendait a travers la fenêtre entrouverte. Souvent lorsqu’il les entendait il aurait bien aimé savoir ce que ressent l’oisillon lorsqu’il s’élance pour la première fois en dehors de son nid. Mais pour le moment ses pensées étaient toutes concentrées sur les dernières pages de son roman. Le club des jeunes détectives avait réuni tous les suspects. Des regards remplis d’appréhension étaient échangés. Dans quelques lignes des propos ou une attitude trahirait le coupable. Henri le savait. Il adorait ses quelques instants avant que n’éclate toute la vérité. Il avait consciemment ralenti la vitesse de sa lecture. S’arrêtant à chaque phrase clé pour relire deux ou trois fois les mots que l’écrivain avait choisi pour noircir les dernières pages de son manuscrit. Ses soupçons semblaient se confirmer ligne après ligne. Le coupable était le propriétaire lui-même. Il avait voulu faire croire à un vol pour toucher la police d’assurance pour couvrir ses dettes.

« Classique, conclut Henri en refermant le livre. L’auteur commence à s’essouffler ».
Henri ne pouvait s’empêcher d’apporter une critique avisée à la fin de chacune des ses lectures. Elles étaient la plupart du temps très brève. Il faisait l’économie de ses mots. Surtout pour les ouvrages qui ne lui laisseraient pas une marque indélébile.
Il se pencha pour poser l’ouvrage sur la table basse en face de son fauteuil.
« Pas le meilleur de la série. Mais pas le pire », crut il bon d’ajouter en fin connaisseur comme s’il avait eu un public en face de lui.
Henri prit quelques secondes pour lui.
« Que vais-je faire maintenant ? »
Son ouvrage terminé il ressentait poindre l’ennui. Les invités avaient dû quitter la salle à manger. Il pourrait aller y faire un tour. Comme un fin limier jetant un coup d’œil aux traces laissées par les récents occupants. A la recherche du moindre indice. Pour mieux cerner la personnalité et les habitudes des suspects.
Il se leva. Prit la direction de la salle à manger. Cette fois d’un pas bien décidé. Sans chercher à rendre sa présence discrète.
Quand il poussa la porte de la salle à manger il vit son intuition confirmée. Les invités de la table d’hôtes que tenait ses grands parents avaient disparu. Ils avaient dû remonter dans leur chambre car il n’avait pas entendu le bruit de la porte d’entrée. Pour finir de se préparer avant de partir en excursion pour la journée. Très probablement. Deux uniques tables parmi les cinq que comptait la salle montraient des traces d’une récente présence. Le couple qui logeait au quatrième depuis quatre jours et l’unique personne qui occupait la grande chambre au troisième depuis hier étaient venus prendre leur petit déjeuner. A voir l’état de leur table Henri se faisait une bonne première idée de leur goût et façon d’être. La table la plus proche de la sortie avait été occupée par le couple de sexagénaires. Une serviette nettement pliée mais portant des traces de beurre et de café. Une personne qui aimait l’ordre. Elle avait pris soin de bien replier sa serviette. De l’autre côté de la table une coupelle pour la confiture dont aucun endroit n’était resté immaculé. Preuve de gourmandise et d’un esprit plus impulsif. Des miettes de croissant dans les deux assiettes. Rien dont il pouvait conclure quoi que ce soit. Son attention se porta sur l’autre table. Un pot de yaourts pose dans une assiette recouverte de miettes de pain et dans lequel reposait au fond l’opercule du pot et un sachet de thé. L’occupant du troisième avait essayé de faire du rangement avant de quitter la table. Peut-être la pression de voir la table d’à côté moins encombrée par les restes. Un être qui relevait d’une caractéristique dont il avait récemment entendu parler. Le chaos organisé. Par terre quelques miettes de croissant. Gourmandise et une certaine maladresse.
Henri hocha de la tête, en geste d’auto-congratulation.
« Henri ! »
Son nom résonna depuis l’étage.
« Tu peux venir s’il te plaît? »
La voix s’était fait plus basse.
Henri soupira. Sa grand-mère l’interrompait en pleine investigation. Il inspecta une dernière fois les lieux et ne remarqua rien d’inhabituel ou qui pourrait l’aider a mieux cerner les invites. Il se décida alors à quitter les lieux. A se rendre a l’étage pour voir ce que pouvait bien vouloir sa grand-mère. Elle devait être en train de l’attendre au premier étage. Sans dire mot il prit la direction de l’escalier et en franchit les premières marches. Un léger grincement se laissait entendre à chaque pas. Il ne chercha pas à en estomper le bruit. Sa grand-mère saurait ainsi qu’il était sur le chemin. En haut de la cage d’escaliers il tomba nez a nez avec elle.
« Henri tu peux me rendre service? Demanda-t-elle sans détour. Tu n’es pas occupé n’est-ce pas? »
Henri approuva d’un léger signe de la tête.
« Tu peux aller voir si les invités ont fini?
– Ils ont fini, répondit il aussitôt.
– Très bien. Aide-moi à débarrasser. Tu seras un ange. Je dois aller faire quelques courses et je suis en retard.
– D’accord.
– Tu pourras venir avec moi en ville si tu veux. »
Henri ne put réprimer un sourire. Une visite en ville avec sa grand-mère était la très probable promesse d’un détour par le buraliste libraire. De quoi lui permettre d’assurer son ravitaillement en lecture.
« Allons-y ! »
Henri emboita le pas a sa grand-mère.
Il ne leur fallut que deux voyages pour débarrasser les deux tables et le buffet. Quelques minutes plus tard Henri était installé sur la banquette arrière de la voiture de sa grand-mère.
« On passera par le marchand de journaux. »
Henri regarda sa grand-mère avec reconnaissance. Elle avait déjà mis la clé dans le contact et passé la première.
« En route mauvais troupe. Roulons petits bolides ! »
Henri éclata de rire. Sa grand-mère avait toujours le goût de la formule. Elle se joignit à cet instant de bonheur. La joie de vivre de son petit-fils était contagieuse. Combien il allait lui manquer a la fin de l’été.

La ville était paisible. Quelques passants animaient les rues. Le marché était sur la grande place. Non loin de l’église. Des agriculteurs locaux proposaient à la vente leurs produits frais. Henri adorait spécialement le stand du fromager. Les odeurs et l’aspect des fromages le mettaient en appétit à chaque fois. Sa grand-mère avait elle aussi toujours du mal a y résister. A deux pas de là, au coin d’une rue que l’on rejoignait après avoir franchi un pont fleuri d’où Henri prenait toujours plaisir à voir les canards et les cygnes, se trouvait le buraliste. Combien il aimait ces minutes. Ces excursions en ville. S’arrêtant quelques instants pour regarder les canard et les cygnes. Sa grand-mère ne manquait jamais de sortir comme par magie de son sac un sachet rempli de pain dur et le tendait à Henri avec malice.
On n’allait quand même pas jeter ce pain.
Henri se doutait que sa grand-mère prenait autant de plaisir que lui à nourrir les canards et les cygnes. Dans ce petit geste. Plonger la main dans le sachet. En ressortir un quignon. L’émietter à la force des doigts en plus petits morceaux avant de les lancer en direction de la rivière. Mais elle lui réservait toujours le dernier morceau. Même lorsqu’il pensait avoir déjà tout lancé sa grand-mère lui en tendait un avec un sourire complice.
« Le dernier pour la journée. Vise bien », ajoutait-elle parfois avec malice.
Henri savait ce qui venait ensuite. Dire au revoir à voix haute à leurs amis palmés, franchir les derniers mètres du pont en bois peint en blanc qui l’aveuglait par beau temps, avant que d’apercevoir au détour du pont le panneau publicitaire posé sur le trottoir qui faisait la promotion de la dernière revue disponible à l’achat et marquait les environs du marchand de journaux. La revue mise en vedette était la même que celle de la semaine dernière. L’honneur des hors-séries estivaux de parutions habituellement renouvelées toutes les semaines. En vedette un numéro de revue pour la jeunesse avec pour gadget un ballon de plage gonflable. De l’autre côté un hors-série sur les meilleures façons de rester en forme pendant l’été.
Henri franchit le seuil de la boutique. L’habituel carillon retentit pour annoncer au buraliste l’arrivée de clients. Celui-ci apparut derrière le comptoir et entama aussitôt la discussion.
« Bonjour, bonjour. »
Henri et sa grand-mère répondirent au chaleureux accueil.
« Une journée ensoleillée encore aujourd’hui.
Oui, ça fait bien plaisir. »
Sa grand-mère était affairée à discuter météo et commérages avec le commerçant. Henri de son côté se tenait devant les revues de la section jeunesse. Par acquis de conscience. Pas de nouveautés aujourd’hui. Il faudrait attendre septembre pour cela. Il se dirigea sans plus tarder vers le fond de la boutique. Là, sur les étagères du fond se trouvaient une courte sélection de livres destinés aux passionnés d’enquêtes comme lui. Il les avait tous lus. Pas de numéros inconnus. Voilà qui n’allait pas arranger ses affaires. Puis son attention se porta sur les autres catégories. Il n’avait que l’embarras du choix. Mais aucun qui ne l’attirait.
« Tu devrais lire celui-là. »
Sa grand-mère l’avait rejoint. Elle lui montrait un livre rangé parmi les autres. Dont le titre sur la tranche de la couverture n’avait pas retenu son attention.
« Je l’ai lu quand j’avais un peu plus que ton âge. J’avais adoré. Ça te changera des histoires de détectives. »
Henri l’attrapa. Le sortit de l’étagère et regarda la couverture. Une jeune fille aux longs cheveux châtains dont le regard semblait perdu dans le vide et qui esquissait un sourire rempli de mélancolie.
« C’est basé sur une histoire vraie », entendit-il ajouter sa grand-mère.
Henri retourna le livre. Un résumé était inscrit sur le dos de la couverture.
L’incroyable histoire d’Hellen Keller. Touchant et véridique.
Henri ne savait pas trop. Mais si sa grand-mère le lui recommandait cela ne pouvait pas être un mauvais ouvrage.
« Ce n’est pas un livre pour les filles, hein?
– Non. Je pense d’ailleurs qu’une fois que tu l’auras fini je le relirai bien une fois. »
Henri se laisse convaincre.
« Tu ne le regretteras pas. Allons-y. Il me reste un peu de travail. Les invités ont dû sortir. Je vais pouvoir aller voir la porte de l’armoire que le couple m’a signalée comme défaillante. Ton père l’a peut-être mal installée et on aurait dû vérifier avant qu’il ne reparte. »

 


Photo credit: Joanna Bourne / Foter / Creative Commons Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)

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