Une amie de longue date – histoire courte

montre amie de longue date

Il ne l’avait aperçue que deux fois mais ces brèves rencontres avaient suffi pour qu’il ne puisse plus l’ôter de son esprit. Depuis leur deuxième rencontre il pensait à elle à longueur de journée. Ses compagnons de travail le surprenaient tous les jours en train de rêvasser, perdus dans ses pensées. Au bout de deux mois, ils commençaient à s’inquiéter. Lui qui d’habitude était plein d’un tel entrain ne montrait même plus le petit signe de gaieté. Pas une ombre de sourire. Tous soupçonnaient la conséquence d’un incident fâcheux, mais aucun ne savait qu’elle en était la cause. Comment auraient-ils pu le savoir ?

 

Il savait qu’il la reverrait une troisième fois et que cette prochaine fois serait la dernière. Ne disait-on pas, jamais deux sans trois. Nul proverbe n’évoquait la possibilité d’une quatrième fois. Il n’osait pas forcer le destin. Elle réapparaîtrait devant ses yeux quand le temps serait venu. Il l’attendait à la fois avec impatience et anxiété. Leur prochaine rencontre serait la dernière. Comment pourrait-il ensuite survivre en sachant qu’elle lui avait échappé. Qu’il n’avait pas saisi sa chance à cause de sa trop grande timidité. Jamais il n’avait osé aborder un étranger, et encore moins une étrangère. Son avenir hormis les quelques instants de bonheur promis par leur prochaine rencontre, lui semblait bien gris et c’est bien ce qui lui avait retiré toute gaieté. Il était l’ombre de lui-même. Il n’osait plus lever les yeux dans la rue. Il repoussait au plus loin possible leur prochaine rencontre. La revoir serait en quelque sorte aussitôt mourir à petit feu. Il préférait vivre dans son souvenir.

 

Leur première rencontre avait eu lieu quelques années de cela. Il était alors un jeune homme solitaire. A peine avait-il croisé son regard qu’il était resté figé sur place. Elle lui était apparue comme une apparition divine. Il lui avait fallu quelques secondes pour se remettre de ce coup de foudre. Elle avait disparu dans la foule sans qu’il ait le temps de l’aborder. Il avait alors vécu dans l’ardent désir de la revoir. Mais malgré tous ses efforts, elle semblait bien avoir disparu à tout jamais. Peut-être n’était-elle qu’une hallucination.

 

Leur deuxième rencontre remontait à deux mois. Sa vie avait alors depuis changé à tout jamais. Elle existait bel et bien. Elle ressemblait trait pour trait à l’image qu’il en avait conservée au fond de sa mémoire. Les années ne semblaient pas l’avoir affectée. Bien au contraire. Elle rayonnait de plus belle et éclairait de son apparition la foule qui l’entourait. Elle était la lumière au milieu de la multitude. Il avait bien tenté de l’aborder mais à nouveau elle lui avait échappé sans avertissement. Elle marchait alors d’un pas décidé. Il la vit s’arrêter un instant, effleurer de la main un vieillard et disparaître avant qu’il n’ait eu le temps de la rejoindre.

 

Après cette deuxième rencontre manquée, ses espoirs s’étaient réduits à néant. Il ne devait plus la revoir qu’une dernière fois. Et cela serait sa dernière chance. Il en était convaincu. Il voulait être sûr de pouvoir profiter au mieux de cette ultime rencontre. Tout le monde le prenait pour un fou. Il ne cessait de marmonner, de parler dans sa barbe, de se répéter la même phrase « La troisième sera la dernière ».

 

Il affectionnait tout particulièrement une montre à gousset qu’il avait trouvé quelques instants après leur deuxième rencontre, dans un carton laissé à l’abandon au détour de la rue où il l’avait aperçue. Il avait remonté le mécanisme de la montre. Les aiguilles s’étaient aussitôt remises en mouvement. Depuis ce jour il prenait soin de la remonter tous les jours, et il se promenait toujours avec la montre à gousset en main. Il la fixait des yeux tout en marchant. Il avait du mal à en détacher le regard. Il déambulait au milieu de la foule tout en admirant la progression des aiguilles sur le cadran. Il marchait le regard baissé, concentré sur le cadran de la montre et adaptant intuitivement la cadence de ses pas au rythme des aiguilles.

Puis un jour, alors qu’il marchait comme d’habitude le dos courbé, le regard suspendu sur sa montre, il sentit une main délicate et douce lui effleurer la main. Le regard baissé, il remarqua des pieds dénudés. Leur blancheur et leur perfection ne laissaient pas de doute. Devant lui se dressait celle qu’il avait attendait. L’heure de leur ultime rencontre était venue. Il ne put s’empêcher de lever les yeux. Sa robe de satin blanc enveloppait voluptueusement son corps au teint de pêche. Ses lèvres étaient d’un rouge écarlate. Sa chevelure entourait son visage divin et tombait en une cascade négligemment sur ses épaules. Elle le contempla un instant avec une intensité qui le pénétra au plus profond de son âme. Elle semblait pouvoir lire en lui comme dans un livre ouvert. Elle devinait la vénération qu’elle avait éveillée en lui. Elle sut qu’il la connaissait depuis bien longtemps maintenant. Elle lui sourit et ses yeux prirent un éclat sans pareil. Sans dire de mot, elle caressa subrepticement de son pouce le dos de la main qu’elle n’avait pas cessé de tenir délicatement depuis qu’elle avait capté son attention. Il ne chercha pas à se séparer de cette main douce comme du satin. La chaleur qu’elle dégageait était apaisante. Il exerça en retour une douce pression sur ses longs doigts, lui sourit et se laissa conduire à travers la foule en prenant bien soin de ne pas lâcher sa main. Il jeta un regard à sa propre main. Elle lui paraissait bien marquée par le temps et jurer avec la jeunesse de celle qu’il tenait. Ils s’engouffrèrent tous deux plus avant dans la foule et y disparurent.

 

La foule se dispersa. Dans la rue reposait à présent la montre à gousset qu’il avait si précautionneusement tenue en main. Les aiguilles s’étaient arrêtées de tourner. Elles marquaient l’instant où il avait réussi à échanger un moment de sérénité au bras de cette envoûtante apparition. Quelques instants plus tard, un vieil homme esseulé devait bientôt emprunter ce chemin, remarquer à son tour la montre et remettre en route son mécanisme.

 


Photo credit: Sergei Golyshev (is back) / Foter / CC BY-NC-SA
 

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